Chroniques de la réa

Tout a commencé en 2009, en vérité. Qu’est-ce qui a commencé? Hé bien, le début d’un grand projet qui est maintenant sur le point d’aboutir, le chaînon manquant entre ma carrière d’infirmier et celle d’écrivain, un ouvrage qui représente pour moi bien plus qu’un simple livre. Ce qui a commencé en 2009, c’est la prise de conscience que j’avais sans doute un certain talent pour l’écriture. Talent peut-être un peu dilapidé depuis ce temps-là, mais on ne remettra pas en question ma capacité de travail et ma persévérence, qui va de pair avec un caractère épouvantable, une tendance désastreuse à mal choisir mes objectifs, une impatience légendaire et un tas d’autres défauts qu’il serait fastidieux de lister.

En 2009 donc, en rentrant d’une journée de travail particulièrement éprouvante, j’avais rédigé d’un trait un texte qui s’avéra fondateur. Pourquoi nous le faisons fut publié dans les colonnes du Monde, sur une demi-page, au-dessus de l’article d’un certain Manuel vals.

La publication de ce texte provoqua de nombreuses réactions et poussa un éditeur de Saint-Germain à me contacter. Egocentrique et vaniteux, j’ai flotté jusqu’à son bureau en bombant le torse, persuadé que j’allais conquérir la place de Paris telle l’armée Napoléonnienne à Austerlitz. Ce fut plutôt Moscou qui m’attendait, et une retraite à travers un long hiver glacial. Ce que cet éditeur me demandait, c’était un texte dense, mature, dans l’esprit de Pourquoi nous le faisons, qui soulèverait des questions éthiques et exposerait des problématiques modernes, humaines, éclairant les couloirs hopsitaliers d’une lumière nouvelle. Ce qu’il me demandait, je n’étais pas en mesure de lui donner, mais au lieu de le reconnaître, je me suis entêté, sans comprendre que la guerre que je pensais mener contre d’autres, je le menais en fait contre moi-même. Cet échec m’a appris que les grandes victoires (la publication dans un journal comme Le monde) sont les cimetières des petites équipes (ma carrière naissante d’écrivaillon). J’ai essayé, j’ai forcé, poussant le vice jusqu’à écrire 60 pages inspides que cet éditeur eut la gentillesse de ne pas me jeter à la figure à renforts de coups de pied au cul. C’était très mauvais, évidemment. Je manquais de tout : d’humilité, de patience, de recul, d’expérience à la fois comme écrivain et comme soignant. Persuadé que ma vie entière se jouait en cet instant, je lui soumettais également un autre manuscrit comme on lance une ultime charge de cavalerie, Le syndrome d’Icare, qu’il jugea suffisament intéressant pour m’assurer que j’avais un réel talent, mais trop sombre et désespéré pour espérer le faire publier. Je me souviens avoir erré, walkman sur les oreilles, canettes de bières dans le sac, en maudissant les plaines du caucase et les étoiles innocentes.

Pour apprendre à gagner, il faut d’abord perdre. Beaucoup. Les défaites ne sont que les étapes des victoires à venir. Les années ont passé. J’ai écrit d’autres chroniques, au gré de mes années en réanimation, au fil d’aventures parfois sordides et parfois lumineuses, souvent tristes mais parfois drôles ; j’ai écrit pour me libérer des fantômes et pour mettre des mots sur des émotions trop intenses. J’ai proposé certaines de ces chroniques sur mon blog, avec un succès qui m’a laissé circonspect. Le goût amer de la déroute m’avait fait confondre humilité et auto-apitoiement. L’horizon brumeux semblait ne jamais finir, alors que pourtant, le soleil se levait chaque matin.

Il faut comprendre que j’écrivais alors à la lueur des cocktails molotov, serrant le poing sur des bris de bouteilles en verre, expulsant sur les pages blanches la colère, la rage, la frustration. Il m’a fallu du temps pour comprendre ce que signifiait cet éditeur en me conseillant d’écrire quelque chose de “plus calme”. Pour moi, ralentir signifiait renoncer, et je ne voyais que le tout ou le rien, sans aucune des nuances qui font la beauté, la complexité et tout ce qui compte dans l’existence.

Le résultat de ces années tumultueuses, ce sont ces Chroniques de la réa. Si j’ai choisi l’auto-édition, c’est parce que je ne veux déléguer à personne la charge de les présenter. Ce livre, c’est moi, mais je ne veux pas qu’il m’appartienne. Mon souhait serait qu’il soit le relais des émotions, des questionnements, du vécu de tou(te)s les soignant(e)s de réanimation et plus largement, de tou(te)s les soignant(e)s. Je veux qu’il m’échappe, que d’autres s’y retrouvent, se l’approprient, se reconnaissent dans ses lignes, qu’ils soient soignants, patients, ou visiteurs d’un jour. Certain(e)s le critiqueront, c’est normal et souhaitable, c’est ce qui se passe quand on s’expose. Je veux croire que ces années m’y auront préparé, et que l’échec éventuel, cette fois, ne sera pas perçu comme la chute d’un Empire.

Chroniques de la réa, sortie en septembre. Couverture de Vael Cat.

Un infirmier n’est pas un médecin raté, quelqu’un qui se contente de faire des piqûres, un distributeur de pilules et de comprimés, un larbin ou un « vide pots ». Un infirmier est là pour soigner, pour aider, pour résoudre des problèmes, pour anticiper et prévenir les risques potentiels, et pour rappeler que l’humanité, c’est l’autre. Mais qui sera là pour rappeler que lui aussi, pourtant, fait partie de l’humanité ?

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