Prendre soin

« Soigner » et « prendre soin » sont deux concepts qui n’ont pas la même portée. On peut soigner une plaie et appliquer des prescriptions médicales qui permettent de traiter une maladie, sans pour autant prendre soin de la personne dont on a la charge, ou des personnes qui gravitent autour de soi. L’un et l’autre sont pourtant indissociables. J’estime qu’on ne peut pas soigner quelqu’un et être égoïste et individualiste dans la vie de tous les jours. Tout comme on ne peut pas être uniquement un technicien, aussi bon soit-il, dénué d’empathie et d’humanité.

On m’a souvent fait remarquer que j’étais « gentil », que ce soit dans ma vie personnelle ou professionnelle, et je l’ai rarement pris comme un compliment. C’est un terme plutôt péjoratif qui renvoie à la bienveillance naïve de l’idiot du village. A une époque où le cynisme et l’individualisme sont des valeurs reines, cette gentillesse est un étendard, que je brandis comme un symbole de ma force. Je ne suis pas gentil parce que je suis faible, je suis gentil parce que j’ai assez de tempérament et de courage pour prendre soin des autres. J’ai les épaules pour soutenir les gens autour de moi et tendre la main à ceux qui tombent. Je n’ai pas besoin de rabaisser l’autre ou de l’intimider pour prouver ce que je vaux. Je peux sembler hésitant et peu sûr de moi, mais c’est d’abord parce que je ne sais pas décoder les attitudes (hostiles ou non), je ne sais pas comment y réagir. Je crains mes erreurs de jugement et mes réactions excessives et explosives. Il y a toute une partie de moi, ancienne, sombre, que j’ai réussi à éteindre, contre laquelle j’ai combattu pendant des années, que je ne tiens pas à voir revenir. Je cultive la discrétion parce que dans ce monde qui surenchérit d’apparences, où il faut sans cesse prouver que l’on est exceptionnel, brillant et unique, cela m’apparaît comme un acte de résistance. Et puis, c’est parce que je suis comme ça.

J’ai toujours été ébahi par le fait qu’il existe dans les rangs des soignants des personnes malveillantes, mal intentionnées, volontiers sadiques. Si ces personnes n’expriment que rarement ces traits de caractère sur leurs patients (ça se verrait trop), ils le font sur leurs collègues. Pendant mes douze ans de carrière, pendant ma formation, ou pendant ces années où j’ai travaillé comme brancardier et agent de service, j’ai toujours croisé au moins une de ces personnes. Ils ont n’importe quel âge, viennent de n’importe où, leurs milieux socio-éducatifs sont divers. Ils sont médecins, professeurs, infirmiers, aides-soignants. Dans un milieu difficile, régi par un code de déontologie strict, ils usent de leur position dominante pour intimider, déstabiliser, rabaisser. Cette position dominante peut être hiérarchique mais le plus souvent, elle vient de la place de cette personne au sein de l’équipe, gagnée à force d’années. Je me suis toujours demandé si ces personnes étaient comme ça avant leur carrière, ou si c’est leur carrière qui les avait transformés, si au bout du compte, elles ne faisaient pas que reproduire les schémas qui les avaient fait souffrir. Le milieu hospitalier est difficile. Certaines journées sont épuisantes physiquement et psychologiquement. Le soutien d’équipe, la solidarité entre soignants sont essentiels. Les couloirs immaculés, parfois décatis, cachent une réalité soigneusement occultée. Il y a des choses dont on ne parle pas. Des soignants picolent en cachette. D’autre subtilisent des narcotiques. D’autres se planquent pour chialer. Il y en a qui se shootent à la morphine dans les chiottes des vestiaires. Au bout du compte, certains commettent l’irréparable et se suicident, le plus souvent sur les lieux mêmes qui les ont détruits, ces lieux où pourtant, on est censé prendre soin de l’autre.

Je me suis toujours demandé comment des gens qui avaient choisi de se tourner vers une profession par essence bienveillante, où l’écoute, l’empathie, la patience, la tolérance et le respect sont des valeurs fondamentales, en venaient à renier tous leurs engagements, couverts par l’omerta généralisée et la lâcheté institutionnelles. Je n’ai pas de réponse. J’imagine que ces gens ont craqué et qu’ils s’en prennent aux autres pour continuer à fonctionner.

J’aime la réanimation. Au départ, je me destinais davantage à la psychiatrie et aux sciences sociales. J’ai été attiré par le côté flamboyant de ce service hyper technique, par l’exigence et le niveau d’excellence qui était requis. C’était un challenge, encore plus pour quelqu’un qui qui avait échoué à l’école dans toutes les matières scientifiques. La réa attire de nombreux soignants en quête de défis, des gens compétitifs, dotés de fortes personnalités, perfectionnistes. Souvent pour le mieux. Parfois pour le pire. Ce sont des services où il n’est pas toujours facile de s’intégrer. Après avoir fait 12 ans en réa, dans trois services différents, j’estime avoir remporté mon défi, prouvé ma valeur plus d’une fois. J’ai appris à gérer des situations qui m’ont aidé dans la vie quotidienne. Sans ces années de réa, je n’aurais sans doute pas été capble de faire la manœuvre d’Heimlich à mon fils qui s’étouffait, et peut-être qu’il serait mort. Rien que pour cela, je suis fier de mon parcours. Les soins intensifs cristallisent ce qu’il y a de mieux et de pire à l’hôpital et chez les soignants. On y trouve leurs faces les plus lumineuses et les plus obscures. L’excellence technique et morale côtoient la cruauté et le narcissisme quasi psychopathique, à tout le moins névrotique.

La volonté d’exceller et de donner le meilleur de soi ne devraient jamais entrer en contradiction avec la bienveillance, la solidarité, l’empathie. Je suis accablé de voir des gens souffrir et sombrer, en tant que soignant et en tant qu’homme, pour ce qui ne reste, après tout, qu’un métier. Une vocation ? Je n’ai jamais aimé ce terme, parce qu’il renvoie à une idée d’obligation. Personne n’est obligé de souffrir à cause de son job. Si prendre soin des autres signifie se détruire soi-même, alors cette profession ne fait plus aucun sens, et il serait temps que l’institution hospitalière arrête de se voiler la face. Si les hôpitaux ont tant de peine à recruter, si les soignants démissionnent, s’ils ont tant de mal à défendre leurs conditions de travail, c’est parce qu’il y a un sérieux problème. Celui-ci ne se résoudra que lorsque quelqu’un, enfin, osera mettre fin à l’omerta qui le cadenasse.

Si l’institution hospitalière est aujourd’hui en situation d’échec, c’est d’abord parce qu’elle occulte la distinction entre “soigner” et “prendre soin”.

2 commentaires sur “Prendre soin

  1. There can be great beauty in caring for others. If you can allow yourself to empathize with those you treat, there is the chance to experience the gift of a very deep trust, as you are allowed the intimate knowledge about them, the weaknesses and the loves that led them to that moment. It is a chance for the caregiver to grow. That growth is not without pain. No growth is. Not everyone has that capacity to absorb the pain of life. Those that can, do grow through that delivery of care. It’s hard to know how much choice any of us has in making the decisions we do. I try to do what I think is the right thing for my patients. In choosing that I like to think I’ve learned much from those I’ve cared for.

    Charles Boursier, MD

    1. Charles, thank you so much for that statement. We are curently living times of fear and despear, but what we need is hope. That is what your words bring, and for that, you come true with your name. I wish you the best for the struggle we are fighting for. (For those who read me and dont know, Boursier is the name of my grand mother Jeanine, may she rest in peace. Her father Sylvain was arrested by the wehrmacht during wwII, and his body was never recovered. Her uncle, l’abbé François Boursier, was tortured to death.)

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