Sursis

Retour de scanner. Avec l’interne, nous poussons le lit dans les couloirs en tentant de garder le cap. La direction est déréglée et le lit a tendance à partir de travers.

Sous les draps et les tubulures, monsieur X, dont on ne voit que la tête, jaune, violacée, gonflée. Monsieur X est atteint d’une cirrhose hépatique terminale. Il est intubé, sous anesthésie générale. Sa tension est très basse malgré les médicaments puissants délivrés à hautes doses par les pousse-seringues. Il saigne d’un peu partout. Les alarmes des écrans de surveillance sonnent sans cesse. Nous le réinstallons dans son box, connectons le respirateur, le scope, les multiples appareils. Vaine tentative de contrôle sur le chaos.

Les médecins font des allers-retours entre la chambre et les ordinateurs où s’affichent les bilans et les images du scanner. Ils sont en pleine négociation avec les chirurgiens digestifs. Eux sont venus à deux, sans doute pour avoir plus de poids. Les réanimateurs font le forcing pour que monsieur X soit pris au bloc opératoire sur le champ. Si on ne l’opère pas, il va mourir. Il fait un choc hémorragique. Les chirurgiens rétorquent que monsieur X est trop instable pour être opéré et qu’il va mourir sur la table. Les internes ont laissé la parole aux chefs de service et s’affairent à nos côtés. On transfuse, on passe du plasma, des solutés, tout ce qui peut permettre de gagner un peu de temps. Les chefs se toisent, rivalisent d’arguments, abattant leurs chiffres comme des cartes maîtresses, espérant marquer un point décisif. Mais leurs deux points de vue semblent viables, leurs arguments s’annulent les uns les autres et on s’avance de toute évidence vers un match nul. Ce qui compte, c’est le rapport bénéfice-risque pour le patient. Or dans le cas présent, il est impossible à évaluer. Les images du scanner sont peu contributives et n’ont pas permis de localiser précisément l’origine de l’hémorragie. L’état du patient est compliqué par une infection pulmonaire, l’état de choc et sa condition physique globale, déplorable. « Survivrait-il même au transfert sur la table du bloc ? » demande l’un des chirurgiens. Le réanimateur rétorque qu’ « il a bien survécu au transfert au scanner. » Les médecins s’observent, se jaugent, viennent au lit de monsieur X, détaillent la grande pancarte couverte des chiffres des analyses de sang, puis repartent vers le couloir en se grattant le crâne et en triturant leurs téléphones. Pendant ce temps, je transfuse les poches de sang et de plasma à tire-larigot, j’appuie sur des tas de boutons, et je lance furtivement des coups d’œil aux décisionnaires. Mes joues sont rouges, ma respiration rapide. C’est ça, la réanimation. L’activité est changeante, peut être calme, routinière, puis se déchaîner d’un seul coup. J’avais déjà perdu un patient plus tôt dans la journée et ça me suffisait ; je voulais tout faire pour que monsieur X s’en sorte. Une idée évidemment absurde, puisqu’il ne revenait pas à nous de décider qui allait vivre ou mourir. On faisait ce qu’on nous demandait de faire, en espérant que ça suffirait, et on croisait les doigts. Or très souvent, ce que nous faisions échouait.

On nous demande de faire comme si ce n’était rien, de passer au patient suivant sans nous appesantir ni nous émouvoir. Nous ne sommes pas préparés à faire face à ces multiples décès. La mort est taboue dans notre société et l’est tout autant dans les instituts de formation. La première fois que j’avais vu un mort, c’était au cours d’un stage. On m’avait fourré un gant mouillé dans la main en me grommelant de faire la toilette, et plus vite que ça, parce qu’il fallait libérer la chambre. Je ne sais même pas si nous pouvons parler à un psychologue. Il n’y a pas de groupe de parole. Nous ne débriefons que trop rarement les situations difficiles. Rien n’est fait par l’hôpital pour nous montrer qu’on pense à nous. On nous demande d’être invulnérables, comme s’il fallait qu’on dissimule nos sentiments et nos émotions, alors qu’on nous demande de nous occuper d’être humains. Je me contentais donc d’enfouir ces moments pénibles quelque part dans ma mémoire et d’aller de l’avant sans y penser, tout en sachant que ces fantômes reviendraient me hanter un jour ou l’autre.

Le pire, c’est encore de parler aux proches, ceux rongés par l’angoisse et épuisés par les nuits blanches, parfois rendus agressifs par le stress. Il faut discuter les yeux dans les yeux avec cet homme dont la femme enceinte joue sa peau et celle de son enfant, à cause d’une infection quelconque qui a dégénéré en choc septique. Personne ne m’a indiqué comment aborder ces rencontres. Je fais comme tout le monde : j’ai appris sur le tas.

Alors, on s’efforce de sauver monsieur X d’une mort qui est pourtant inéluctable. La question, semble-t-il, est de savoir s’il va mourir après ou avant qu’on lui ouvre le ventre.

Finalement, réanimateurs et chirurgiens se mettent d’accord : si monsieur X est stabilisé, si sa tension permet un nouveau transport, il ira au bloc.

L’activité monte encore d’un cran dans la chambre. Les transfusions se multiplient, d’autres médicaments sont perfusés, et au bout d’un moment les alarmes se taisent, la tempête sur l’écran de contrôle se calme, les nervures violacées sur les genoux de monsieur X s’estompent.

Le chef de service reprend son téléphone et peu de temps après, les chirurgiens sont de retour ; ils sont trois et constatent que le malade est stable. Il est aussitôt transféré. Le lit est une invraisemblable montagne de perfusions et de tuyaux, sous lesquels on devine à peine le patient. C’est une vision dantesque. Mais monsieur X vient d’obtenir un sursis, quelques instants supplémentaires, une chance de continuer sa route, peut-être. Une chance infime.

Au bout du compte, nous sommes tous en suris. Et peut-être l’essentiel n’est-il pas tant de savoir de combien de temps nous disposons, mais plutôt de savoir de quelle manière nous l’employons.

1 commentaire sur “Sursis

  1. Je ne sais pas si c’est la réalité mais bon dieu on se dit qu’on est bien dehors en bonne santé .pourvu que ça dure car manifestement a l’hôpital le temps est compté pour tout le monde .

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