Opération Fleur de Lys – 2.1

Le plan de bataille

Dans l’article précédent, j’expliquais pourquoi nous avions fait le choix d’émigrer au Québec.

Une fois que vous avez fait le choix de partir, que votre décision est prise, il n’y a plus de marche arrière. L’idée s’est insinuée dans votre cortex et a infiltré tout votre encéphale. La question n’est plus : pourquoi partir ? mais est devenue : pourquoi rester ? Ce qui change tout votre paradigme. Dès lors, que vous le vouliez ou non, une partie non négligeable de votre énergie va servir à réfléchir à l’aspect pratique, à vous projeter, à imaginer ce que peut devenir votre vie. L’esprit humain possède une force inouïe, pour peu qu’on lui laisse la possibilité de s’exprimer. Cette capacité à lever les yeux vers les étoiles et à rêver à d’autres mondes, à d’autres vies, est sans doute ce qui nous différencie le plus des autres espèces, pour le meilleur ou pour le pire.

Donc, vous avez décidé d’émigrer au Canada. Plus précisément, dans la province du Québec. Très bien, mais comment faire ? Par quoi commencer ? On va voir ça ensemble.

La première chose à faire est de déterminer votre niveau d’exigence, le minimum requis que vous espérez trouver en terme de job, de salaire, de qualité de vie. Quitter ce que vous avez, ok, mais à quel prix ? Pour quoi ? Si cela implique de brader votre maison en campagne de 200m² pour vous retrouver dans un petit appartement en plein centre-ville, pensez à l’impact que cela aura sur votre vie au quotidien et sur celle de vos enfants. Ou si vous faites le choix de partir au Nouveau Brunswick, imaginez ce que peut être la vie dans une région où vous ne croiserez personne sur des centaines de kilomètres carrés. Si partir implique de travailler plus pour gagner moins, en se gelant 8 ou 9 mois par an, est-ce que ça vaut le coup ? Si vous avez des enfants, pensez à ce que ça leur fera de s’éloigner de leurs ami(e)s, de leurs repères, de leurs habitudes. Définissez vos besoins et vos envies, et voyez si la réalité peut coller. Calculez le budget dont vous aurez besoin, votre salaire annuel cible, net d’impôts, en prévoyant une marge de sécurité. Merci Internet, le terrain est déjà préparé pour vous. Ici, par exemple.

Nous, jeunes (encore) bobos ex parisiens, néo urbains, vivant en lotissement depuis 7 ans, nous voulions retrouver la ville, la grande, celle qui bouge, où l’on a le sentiment d’être là où les décisions se prennent, là où ça bouillonne. C’est un choix. Et des choix, si vous voulez tout plaquer, il va falloir en faire un paquet. On s’était surtout dit que si on partait, c’était pour vivre mieux. Voilà une notion hautement subjective. Concrètement, pour nous, ça voulait dire travailler mieux et moins, et gagner au moins autant. Est-ce que c’est seulement possible ? Ma compagne n’en pouvait plus de ces fausses 35 heures qui en durent dix de plus, avec des horaires à rallonge, des réunions sans fin ni but, une reconnaissance illusoire, un salaire qui stagne, des discours lénifiants sur l’état du pays qui justifient l’absence de promotion ou qui laissent planer le spectre implacable du chômage. Un climat stressant et anxiogène, qui explique peut-être la tension quasi permanente qui règne en France. Moi, je voulais conjuguer mon travail à l’hôpital et l’écriture, et le système ne m’en laissait plus la possibilité. Je refuse de faire une croix sur l’écriture, de toute façon j’en suis incapable, mais surtout, je veux être publié et lu. C’est un travail. Difficile, exigeant, prenant, qui nécessite du temps. Ce temps, on ne me laissait plus.

Comment savoir si vos exigences peuvent être comblées ? En entrant dans la première phase concrète de votre projet : vous renseigner. A l’heure d’Internet, la tâche s’est simplifiée. Commencez par vous plonger (et c’est le mot) dans le site de l’immigration canadienne et cherchez s’ils ont besoin de vous et de vos compétences. Comprenez que le Québec a un besoin urgent et croissant de travailleurs, mais que le gouvernement actuel, le CAQ (Coalition Avenir Quebéc du ministre Legault), s’est fait élire sur un programme anti immigration. Paradoxal ? Certes, mais il faut comprendre la spécificité de la région Québec. S’ils ont besoin de travailleurs, ils cherchent aussi des gens qui parlent Français, pour protéger et défendre leur identité culturelle. Le Québec est une région Francophone enclavée dans la sphère d’influence la plus puissante au monde, qui est anglophone. Montréal est la seconde ville francophone en terme de population après Paris. Regardez sur une carte du monde comment s’appellent les grandes villes voisines : Toronto, Boston, New York. Les Québecois ont tout simplement peur de voir leur région perdre son caractère unique. Les différents referendums sur l’indépendance ont toujours été serrés. La cohabitation entre anglophones et francophones n’est pas si facile. L’immigration est donc ultra sélective et très compétitive. Oui, il y a du job à tous les coins de rue (ici, traverser la rue pour trouver un emploi est une réalité) et on vous donnera votre chance si vous avez des idées. Mais la plupart de ces boulots sont sous-qualifiés et payés en conséquence (mais on vous offre parfois une formation de manager en parallèle). Pour espérer mieux, il faut que vous proposiez des compétences et une expérience qui fait défaut. Donc, cherchez si votre emploi figure sur les listes des emplois recherchés. Si c’est le cas, c’est une très bonne nouvelle et vous pouvez poursuivre. Si ce n’est pas le cas, ce n’est pas un drame, mais ça va corser les choses. Tout dépendra de votre motivation. Autant vous prévenir à ce sujet : celle-ci devra être à toute épreuve.

En tout cas, une fois que vous avez fait ça, prenez le temps de lire les nombreux blogs d’expats, inscrivez-vous aux groupes Facebook, cherchez les sites sérieux à même de vous informer de manière objective, discutez avec des gens qui ont vécu et travaillé sur place pour avoir leur ressenti. Écoutez ceux ou celles qui ont adoré et encore davantage ceux ou celles pour qui ça n’a pas fonctionné. Si possible, faites un voyage sur place (ou plusieurs). Je précise que moi, je n’ai pas fait ce voyage préliminaire. Je vous expliquerai pourquoi.

A présent, vous savez que vous voulez partir, vous avez déterminé un seuil minimum de niveau de vie (salaire, temps de travail…) et calculé votre budget-cible, et vous avez choisi si vous préférez la ville ou la campagne. Il reste à préciser quand vous voulez y aller. Dans un an ? Dans deux ans ? Vous êtes prêts à attendre davantage ? De toute manière, ce délai va dépendre en grande partie de la manière dont vous partirez. Car vous avez le choix : PVT si vous avez moins de 35 ans, Résidence permanente, Permis de travail temporaire… Cela va dépendre de la raison pour laquelle vous partez (études longues, expérience courte, installation définitive…) et de la durée pour laquelle vous comptez rester. Si vous espérez vivre au Canada pour de bon, il faut envisager de vous inscrire pour la résidence permanente. C’est un processus assez long, qui prend environ deux ou trois ans (même si la nouvelle plateforme Arrima doit en théorie réduire cette durée, voir plus loin) et qui coûte du temps, de l’énergie et de l’argent. Mais au bout, vous aurez le droit de résider au Canada même si vous n’avez pas trouvé de job avant de partir. (Vous pouvez évidemment faire cette demande une fois sur place, alors que vous travaillez déjà. Il faut pour cela travailler depuis un an, dans le cadre d’un PTT : Permis de travail temporaire). C’est long et difficile mais vous aurez davantage de liberté. Comment faire ? Tout se fait maintenant en ligne sur la plateforme Arrima. Vous créez votre dossier en indiquant les renseignements d’état civil, vous marquez des points en fonction de différents critères (âge, santé, diplômes, expérience, enfants…) puis vous proposez votre candidature. Les services de l’immigration étudient les dossiers et sélectionnent ceux qu’ils veulent. L’ancien système était basé sur celui du “premier arrivé, premier servi” alors qu’Arrima est basé sur les compétences. D’où un gros cafouillage et beaucoup de déçus lors de la mise en place de la plateforme. Mais le gouvernement espère ainsi réduire de manière drastique les délais d’attente. Cette affaire vous montre tout de même qu’en matière d’immigration au Québec, rien n’est jamais acquis.

Bon, et niveau paperasse ? Je ne vais pas vous mentir : c’est l’usine à gaz. Il vous faudra rassembler un sacré dossier, demander des tas de documents officiels pour valider votre état civil, vos diplômes, et même vos compétences linguistiques. Même si vous êtes de nationalité Française, il faudra passer des tests de Français dans un organisme agréé (pour la Résidence permanente). Ça coûte environ 250€ par personne, sans compter les frais de transport pour vous rendre sur le lieu de l’examen. De même, il faudra faire un relevé d’empreintes biométriques (payant) et les deux centres sont à Paris ou Lyon. Je vous passe la liste de tout ce qu’il faut, vous la trouverez sur le site de l’immigration. La bonne nouvelle, c’est qu’il existe de nombreuses passerelles entre la France et le Québec (pour les diplômes, la sécurité sociale, le permis de conduire, les études, etc… j’y reviendrai dans le prochain article) Mais préparez-vous : les démarches sont longues, fastidieuses et dispendieuses (terme validé au Québec). N’oubliez pas que vous serez en contact avec deux administrations et deux bureaucraties distinctes. Vous avez pu constater qu’avec une seule, c’est parfois compliqué. Imaginez avec deux, qui plus est séparées par un océan…

Je ne parlerai pas du PVT, ayant passé l’âge, je ne m’étais pas renseigné dessus. Mais vous trouverez facilement de nombreux blogs et sites qui vous aideront voire vous prendrons par la main. Je peux vous informer par contre sur l’autre moyen de vous rendre au Québec. Beaucoup plus rapide que la résidence permanente, mois onéreux, plus facile, le permis de travail temporaire (PTT) peut être une alternative très intéressante. En contrepartie, vous n’aurez pas la même sérénité à l’arrivée. En effet, le permis de travail temporaire a une durée de deux ans (renouvelable) mais surtout, il est lié à un employeur et à un poste précis. Ce qui signifie que si vous perdez votre job (si vous êtes viré.e ou si votre boîte coule et ça peut aller vite, on est en Amérique), vous perdez votre visa sur le champ. En contrepartie, c’est votre employeur qui prendra en charge la plupart des frais de votre dossier (EIMT et CAQ notamment – Certificat d’Acceptation du Québec. Rien voir avec le Coalition Avenir Québec de monsieur Legault) et si vous êtes marié ou avez un conjoint de fait (le PACS n’est pas reconnu, mais il suffit de deux ou trois factures ou déclaration d’impôts aux deux noms pour prouver que vous êtes conjoints), votre douce moitié bénéficiera d’un permis de travail ouvert. Il / elle aura donc la possibilité de faire n’importe quel job, de changer d’employeur comme ça lui chante, ce qui est intéressant . Si vous avez des enfants, ils pourront étudier sur place sans problème.

Une autre possibilité est de se faire muter par sa boîte si elle possède des bureaux au Canada, mais je ne sais pas comment ça fonctionne dans ce cas de figure. Ce que je sais, c’est qu’en général votre employeur paye les frais de déménagement et les billets d’avion (ça dépend de votre boîte).

Nous, comment on a fait ? Nous avions prévu de demander la Résidence permanente. Nous avions vu que nos deux emplois (analyste – testeur en informatique et infirmier – Malheureusement, ils n’ont pas plus besoin d’écrivains au Canada qu’en France) étaient très demandés. Avec nos profils et nos deux enfants, nous avions pas mal de points (à partir de 40 ans, on commence à perdre des points mais ils sont compensés par l’expérience professionnelle). On travaillait sur notre dossier depuis plusieurs mois quand on a entendu parler des Journées Emploi Québec. En quoi ça consiste ? Deux fois par an, des entreprises Québecoises viennent faire leur marché de recrutement en France. C’est une sorte de foire à l’emploi. Il suffit de s’inscrire en ligne un mois avant (environ), de déposer un CV et une lettre de motivation et d’attendre. Si votre dossier les intéresse, il est validé et vous avez alors accès à la liste des entreprises et à leurs offres. Vous postulez sur la plateforme pour celles qui vous intéressent. Si l’intérêt est réciproque, elles vous invitent à passer un entretien sur place. Le salon dure deux jours et a lieu deux fois par an (juin à décembre) dans un hôtel parisien. Suivez leur page FB pour vous tenir au courant des dates. On s’est inscrits par curiosité, on a reçu des invitations, on y a été. Et si on pensait tisser des contacts et établir des relations avec des employeurs, en vue de consolider notre projet, on ne s’attendait pas à ce qui nous est arrivé.

J’étais chez mon frère, je buvais un café, il était 9h15 et je pensais à ma blonde (terme validé Québec) qui passait son premier entretien. Dix minutes plus tard, mon téléphone a sonné. Elle m’a dit que l’entreprise qu’elle venait de rencontrer souhaitait lui faire passer un second entretien par Skype plus tard. C’était très positif. Il y avait de l’électricité dans l’air. Mine de rien, on sentait qu’on touchait au but. Elle a raccroché. Et puis, à peine deux minutes plus tard, elle m’a rappelé.

J’ai décroché et elle m’a dit :

— Finalement, je n’aurai pas de deuxième entretien.

— Ah bon ?

Bien sûr, j’étais déçu.

— Non. Ils viennent de me faire une offre.

— Une offre ?

Je me suis assis et j’ai ressenti exactement ce qu’on sent quand on monte dans un grand huit. Le souffle coupé. Les mains moites. L’estomac qui descend dans les talons. Un mélange de stupéfaction (comment je me suis retrouvé là-dedans ?), d’appréhension et d’excitation.

Ce qu’on venait de lui proposer, c’était un salaire et des conditions de travail qui allaient au-delà des objectifs qu’on s’étaient fixés. Non, on ne s’y attendait pas. En fait, son profil était bien plus recherché que ce qu’on avait cru. En acceptant cette offre, notre projet de Résidence permanente tombait à l’eau (temporairement) et on savait qu’on allait devoir rusher comme des malades pour préparer notre départ. Parce qu’en disant “oui”, notre délai pour nous rendre sur place passait de plus d’un an à environ 6 mois. Nous n’aurions pas de voyage de prospection. Mais pouvait-on vraiment dire “non” ? Voulions-nous vraiment partir ? Voilà pourquoi il est important de préparer son projet et d’être certain de son choix. Voilà pourquoi la question “pourquoi” est capitale. A l’instant décisif, il ne faut pas hésiter. On voulait vraiment le faire. Donc, on a dit “oui”.

Dans la prochaine partie, je reviendrai sur les démarches à effectuer dans le cadre du PTT, en prenant exemple sur notre situation. Si vous avez des questions ou des commentaires, n’hésitez pas à les écrire ci-dessous. Si je peux répondre, je le ferai avec plaisir, sinon je vous invite à vous tourner vers les autorités compétentes. Je ne suis pas une agence de relocalisation et ce que je vous dis ici n’a qu’une valeur informative. Gardez à l’esprit que chaque cas est unique, et que les choix de chacun sont de leur responsabilité.

Je prépare également un article plus spécifique sur le job d’infirmi(e)r et comment obtenir votre équivalence.

Rendez-vous dans la prochaine partie !

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