Howard Zinn et le Styx

Dans l’attente de notre container (rempli pour moitié de bouquins et de BD), je me trouvais sans rien à lire ou presque. Le journal des bières de Montréal, c’est sympa mais pesant à la longue. Heureusement, il existe moult bibliothèques de quartier (plus de 40, et en plus d’être climatisées, ce qui est bien agréable, elle sont gratuites). Et on trouve des tas de librairies, en neuf ou en occasion. C’est au cours d’une de ces séances de magasinage que je suis tombé sur une adaptation graphique du livre de Howard Zinn “Une histoire de l’empire américain”.

Howard Zinn était un historien et politologue américain, qui exerça pour l’essentiel à l’université de Boston. Homme de gauche, pacifiste convaincu (après avoir servi sur bombardier B-17 pendant la Seconde guerre mondiale), militant pour les droits de l’homme et pour l’égalité, il côtoya Noam Chomsky et joua un rôle important dans la révélation des Pentagon papers : La révélation publique par le New York Times puis le Washington post d’un rapport secret commandé par robert McNamara qui prouvait que la guerre du Vietnam était une guerre d’agression des USA et que le nombre de morts américains était largement sous-évalué. Ce rapport causa la fin de la guerre et provoqua indirectement la chute de l’administration Nixon. (Steven Spielberg en a fait un film excellent.)

Dans son livre, Zinn explore l’histoire des USA par le prisme d’une théorie : loin d’être les défenseurs des libertés individuelles et de la démocratie comme ils le prétendent, les différents gouvernements américains n’ont fait qu’œuvrer, depuis leur naissance, à l’établissement d’un empire mondial tout puissant qui agirait pour l’unique profit des dirigeants des principales industries nationales. En somme, loin de l’image gravée dans le marbre d’un Nouveau monde qui serait celui du grand rêve de la réussite individuelle et collective, les USA n’auraient eu comme seul but de prendre la place des empires vieillissants de l’Ancien monde, Grande-Bretagne, France, Pays-bas, Belgique, tout en s’opposant à tout prix contre la Russie et le bolchévisme. Un empire d’extrême-droite qui n’hésita jamais à comploter pour créer des guerres, mettre en place des dictatures, utiliser la torture, favoriser les inégalités sociales et raciales, se rendre coupable de génocides et de massacres, et tisser les alliances les plus improbables afin de conserver et d’étendre son pouvoir économique et militaire.

Je ne porterai pas de jugement sur le fond. Si vous lisez de temps à autres Le monde diplomatique, si vous êtes familiarisé avec Noam Chomsky, si vous analysez les livres d’histoire avec un regard critique, si vous voyagez avec les yeux ouverts, vous avez sans doute déjà votre idée sur la question. Si ce n’est pas le cas, je vous invite à le faire. Et de lire ce livre, soit dans sa version longue, soit dans cette version graphique d’excellente facture. Les dessins de Mike Konopacki apportent du rythme sans dénaturer le fond.

Pourquoi je vous parle de ce livre ? Parce que cette histoire sanglante et non officielle des USA sert justement de cadre à l’agence secrète que j’ai inventé et que j’ai baptisé le Styx. Le Styx, vous la découvrirez dans mon roman Répliques (Sortie nationale le 5 septembre 2019 aux éditions Critic). Je ne suis pas historien et à travers ce roman, mon but est de divertir. Mais il est également de poser des réflexions sur l’état de notre planète. Contrairement à Zinn, je ne relate pas de faits, mais j’use de mon imagination pour revisiter l’Histoire. Je précise, pour le lecteur ou la lectrice qui ne me connait pas, qu’il ne s’agit pas de jouer avec l’histoire, encore moins de faire du révisionnisme. Mais de proposer au lecteur de revoir des faits prétendûment acquis avec un regard neuf, en se demandant qui a rédigé ces livres d’histoire qui nous sont enseignés comme étant la vérité. L’exercice est ardu et difficile, car vous aurez compris qu’entre s’interroger et critiquer, et sombrer dans les théories du complot qui servent actuellement aux mouvements populistes et alt-right de la planète pour prendre le pouvoir, il n’y a qu’un pas. Le personnage principal de Répliques, Ellis Dawn, personnifie ce regard et cet équilibre, et c’est à travers lui que le lecteur / la lectrice verra se dessiner les contours d’une agence aussi puissante que ténébreuse : le Styx.

A la fin de son livre, Howard Zinn se veut plutôt optimiste, se basant sur les victoires dans la lutte pour les droits civiques ou pour le code du travail pour imaginer un futur davantage égalitaire et éclairé. Décédé en 2010, il n’a pas pu assister au retour de flamme violent d’une partie de la population de son pays (et dans le reste du monde) qui a porté au sommet de la nation un homme qui personnifie jusqu’à la caricature la théorie de Zinn.

D’ailleurs, dans Répliques, le grand méchant se prénomme Donald. Et ce n’est pas un hasard.

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