Hommage aux soignant.es de réanimation

Hier soir, j’ai vidé mon casier, mis ma tenue dans le panier de linge sale, enlevé la clé de vestiaire de mon trousseau, et j’ai fermé la porte derrière moi pour la dernière fois. Traversé le couloir blanc éclairé aux néons, longé les bureaux des médecins, descendu l’escalier. Je suis passé par le hall où attendent les soignants qui co-voiturent, frôlé les patients des urgences en chemise d’hôpital, perf au bras et chaussons bleus aux pieds, qui en grillent une sous le auvent en attendant leurs résultats d’examens, j’ai marché sur les mégots et les emballages de McDo. J’ai repris le chemin du parking sans me retourner, et je suis parti.

Voilà, c’est fini. Je laisse des souvenirs. Je laisse des collègues. Je laisse des ami(e)s. Je laisse un peu de moi. Même sans me retourner, je peux voir le chemin que j’ai accompli en neuf ans. Professionnellement, humainement, dans ma vie familiale. J’ai beaucoup changé, pour le mieux j’espère. Je le dois à cette aventure dont certains proches nous disaient qu’elle était un peu folle. Parce qu’il y a neuf ans, nous décidions de nous installer en Bretagne. Parce qu’on trouvait ça chouette, la Bretagne (oui, l’Ille-et-vilaine est en Bretagne, n’en déplaise aux finistériens ! ^^). Rennes, ville sympa, jeune, dynamique, était attractive. On y avait quelques amis. Mais on s’éloignait de notre famille et on avait aucune garantie. C’était un pari. J’avais un CDD de deux mois, ma femme était au chômage, notre petite fille ne marchait pas encore. Même la DRH du CHU m’a demandé de bien réfléchir, parce qu’elle ne pouvait pas me promette un poste. Mais on a toujours cru en nous, en notre capacité à rebondir, à se réinventer. On a jamais douté qu’on réussirait.

L’arrivée à rennes fut mouvementée. Les deux premiers mois sont passés vite. J’ai été prolongé. Encore. Et encore. Je suis finalement resté neuf ans dans le service de réanimation médicale. Dans ce laps de temps, on a construit une maison, on a eu un deuxième enfant, j’ai été publié, j’ai même gagné un prix littéraire, tout en continuant ce job qui me tue parfois, mais que pourtant j’adore. Si je l’adore, c’est parce que je suis accroc à la réa. A l’adrénaline. A ces instants uniques. Et s’ils sont uniques, c’est parce qu’ils sont partagés. S’ils sont uniques, c’est parce qu’ils sont rattachés aux gens avec lesquels je les ai vécus. Ce sont des instants extrêmes, pendant lesquels la vie et la mort se disputent un homme ou une femme, et pendant lesquels nous tentons de faire pencher la balance du côté de la vie. Parfois, on y arrive. D’autres fois, on échoue. Dans les deux cas, ces moments qui défilent au ralenti nous poussent à nos limites, sont d’une intensité qu’on ne retrouve pas ailleurs.

Mes cher(e)s collègues, c’est une lettre d’au-revoir. Une lettre d’adieu. Parce que je m’en vais, et peut-être qu’on se recroisera ici ou là, mais le chapitre breton de mon existence se termine bel et bien. Je vais voir ailleurs ce que la vie nous réserve. Mais ces instants resteront gravés pour toujours, et il y en a beaucoup. Des tragédies, des drames. Des images rouge et noires, des récits effroyables, qu’on ne peut même pas raconter. Des histoires lumineuses, des réussites, des quasi miracles, qui s’achèvent sur des sourires et des lueurs d’espoir. Des moments drôles, où on se marrait à se plier en deux, à en pleurer, bien aidés par la fatigue. Des moments consternants. Des explosions de colère. La vie, dans toutes ses nuances et toute son extravagance, c’est cela que j’ai partagé avec vous et ça n’a pas de prix.

Cher(e)s collègues, je veux vous rendre hommage.

Un ami m’a dit que je l’avais marqué, et que j’avais marqué le service. Je ne sais pas, ça me semble un peu lourd à porter. Ce dont je suis sûr, c’est que vous, vous m’avez marqué. Vous m’avez accueilli, vous m’avez soutenu, vous m’avez encouragé dans l’écriture, et vous ne saurez jamais à quel point vous avez été important(e)s. Vous êtes extraordinaires. Pendant neuf ans, j’ai lu avec attention les lettres que certains patients ou familles nous ont écrit pour nous dire merci. Ils nous remerciaient pour ce que nous faisions, pour notre humanité. Vous méritez ces éloges. Peu de gens se rendent compte ou comprennent ce que vous faites. Peu de gens mesurent votre générosité, votre abnégation, votre excellence. La hiérarchie, la direction, le ministère ne vous reconnaissent pas à votre juste valeur, ils ne vous valorisent pas, ils vous demandent de soigner et de vous taire, ils vous demandent de remplir les cases des plannings sans se soucier de vous, mais vous n’êtes pas dupes. Infirmier(e)s, aides-soignant(e)s, ASH, c’est vous qui faites tourner la machine. Sans vous, rien ne serait possible. Sans vous, nos hôpitaux fermeraient leurs portes. Ne l’oubliez jamais. C’est vous qui vous occupez des malades, des blessés, de ceux et celles qui souffrent. Oui, c’est pour eux que vous êtes là, et vous ne les laissez pas tomber. On ne vous le dit pas assez. Alors moi, je vous le dis et je vous le répète. De savoir qu’il y a des gens comme vous sur cette Terre rend la vie un peu plus acceptable, et donne de l’espoir là où l’on pensait qu’il n’y en avait aucun. Je suis fier d’avoir partagé tout ça avec vous.

Merci pour ces neuf ans.

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