Opération fleur de Lys

1.Pourquoi ?

Donc, nous avons pris la décision de nous installer à Montréal. Tous les jours, on m’interroge sur les raisons qui nous poussent à quitter la France. C’est normal, et ça ne me dérange pas de répondre. Si vous lisez cet article, c’est peut-être parce que la même idée vous trotte dans la tête : partir. Se réinventer. Se redécouvrir. Mise en danger, prise de risque, aventure épanouissante ? Pourquoi laisser ce qui a été construit et prendre le risque de tout perdre ? Je vous propose de suivre l’épopée de l’opération Fleur de Lys, à travers une série d’articles dont certains seront focalisés sur le côté pratique et administratif de ce projet. Mais aujourd’hui, commençons par le commencement : pourquoi ?

L’autre jour, une de nos réanimatrices m’a demandé si notre départ pour le Québec était définitif. J’ai répondu qu’on avait un permis de travail temporaire (PTT pour les intimes) mais qu’on espérait y rester et qu’on ne prévoyait pas de revenir en France. Elle m’a demandé si on connaissait bien le pays. Je lui ai répondu que je n’y avais jamais mis les pieds. “T’es complètement cinglé !” m’a-t-elle dit, effarée. Une de mes collègues a acquiescé, en mode bienveillant, “oui, il est cinglé”. J’aurais eu une tonne de choses à répondre, mais l’instant ne s’y prêtait guère. Il y avait quand même un malade à intuber. Mais ce que j’aurais pu expliquer, c’est que ce qui nous terrifie, nous, ce n’est pas de quitter tout ce qu’on a construit depuis 10 ans pour le refaire ailleurs. Ce qui nous angoisse, c’est de n’avoir plus rien à envisager là où on est, d’imaginer la même routine se répéter jour après jour. Même si cette routine est agréable et rassurante.

L’opération fleur de Lys a pris naissance il y a dix ans. A cette époque, on vivait dans un appartement de proche banlieue parisienne, accessible en métro, on était pas si mal, la paie était bonne. Mais voilà, on avait envie d’ailleurs. On avait baroudé un mois en Nouvelle-Zélande et le retour était difficile. Tout nous semblait insipide, sans couleurs, sans saveurs. Certains voyageurs et voyageuses connaissent cette sensation, celle qui vous transperce en levant les yeux vers le panneau des départs de l’aéroport, alors que vous venez à peine de récupérer vos valises : l’envie. On fait partie de ces gens qui ne sont pas contents de rentrer, qui le font parce qu’ils y sont obligés. Bref, c’est là qu’on a pris la décision qui changerait nos vies. L’opération fleur de Lys a été mise en pause pour assurer le succès de l’opération Bébé Un. On a quand même quitté Paris, et même si c’était pour la France, (le Limousin ressemble plutôt à la Comté du Seigneur des Anneaux qu’à une région réelle, ceci dit) c’était déjà une petite aventure, avec son lot de péripéties. On a ensuite lancé l’opération Breizh, puis l’opération Bébé Deux, et tout cela nous a pris dix ans en tout. Ces déménagements et épreuves nous ont forgé le caractère, nous ont permis d’acquérir des compétences indispensables à la réussite de notre grand projet. Après un tour des Caraïbes en catamaran, et discuté avec tous nos proches disséminés aux quatre coins du globe, on a réactivé l’opération fleur de Lys. Cette fois, on était décidés.

Si vous avez suivi jusque là, vous avez compris au moins deux choses : pour entreprendre ce projet et répondre à la question initiale, “pourquoi vous partez ?”, on le fait d’abord parce qu’il y a l’envie, le désir, l’amour du voyage et de la découverte, une envie irrépressible, instinctive, qui nous pousse à le faire. Le genre de truc dont on se dit que si on ne le fait pas, on va le regretter le reste de notre vie. Le deuxième point que vous aurez saisi, c’est qu’il faut se préparer. On ne s’est pas lancés sur un coup de tête. Même si les délais étaient très courts (j’y reviendrai dans un prochain article), laissant l’impression qu’on se précipitait, nous avions potassé le sujet. Concrètement, ce sont des heures de lecture sur les blogs, sites de l’immigration, forums, livres papier. Le voyage de prospection, ma chère et tendre moitié l’a fait, mais moi je n’ai pas eu le temps. Est-ce que ça m’inquiète ? Non. Je devrais ? Vraiment ? Désolé, mais non. J’ai suffisamment voyagé pour me connaître. Je n’ai pas besoin de me rassurer sur mes capacités d’adaptation. Et je n’ai aucune envie de faire partie de ces maudits Français qui crissent les locaux.

Mais la préparation se fait aussi en amont. Les déménagements successifs, deux enfants, les changements de travail, la construction d’une maison, ma quête de l’écriture, tout a contribué à nous donner les outils et les compétences nécessaires. Changer de région en France n’a déjà rien de simple. Excellente école, pour vous qui envisagez peut-être d’organiser votre propre départ. Dites-vous qu’en changeant de pays, il va falloir multiplier les difficultés par deux, et vous frotter à deux bureaucraties au lieu d’une. Si vous souffrez de phobie administrative, faites un travail sur vous-mêmes ou abandonnez pendant qu’il est temps. A l’heure où j’écris cet article, je ne peux même pas vous dire si on a bien fait notre boulot. On ne le saura qu’une fois arrivés à l’aéroport. C’est trop tard pour avoir peur, tabarnak.

En vérité, notre départ n’a rien de cinglé. On le fait parce qu’on en a envie et qu’on peut se le permettre. On ne part pas d’un pays en guerre pour fuir les massacres, la famine et les épidémies. On part d’un pays opulent pour un autre pays riche. On part parce qu’on considère que nous sommes des citoyens du monde, et parce qu’on a le luxe de pouvoir le faire. On pourrait s’en vouloir de laisser derrière nous nos familles, nos amis, ceux pour qui l’on compte. Mais nous parions sur leur intelligence et sur leur cœur, et nous savons qu’ils nous comprennent et nous soutiennent. Malgré la peine née de la séparation, ils savent qu’il ne faut pas nous retenir. Nous ne partons pas parce que nous les aimons pas. Nous partons parce que nous les respectons et qu’ils ne voudraient pas nous voir renoncer à ce qui nous fait vibrer. Ils ne voudraient pas que des peurs irrationnelles ou des frontières nous arrêtent. Nous voulons qu’ils partagent avec nous la force de ce mouvement, que notre exemple leur donne du courage et les inspirent, tout comme nous avons été inspirés et encouragés par ceux et celles qui ont fait des choix similaires. Je pars parce que je suis né sous une bonne étoile et que cela me donne une responsabilité : si moi, je ne suis pas mes rêves, personne ne le pourra. Le bonheur n’est pas un pays. Il n’a pas d’existence concrète, il n’a ni durée, ni temps. Il est dans ce que vous faites ou ce que vous ne faites pas. Et pour moi, pour nous, il est dans le mouvement, il apparaît lorsque nous lançons des projets, lorsque nous créons nos propres rêves, lorsque nous devenons nos propres maîtres et nos propres Dieux. C’est pour cela qu’on part.

Détruis-toi pour te connaître. Construis-toi pour te surprendre. L’important n’est pas d’être, mais de devenir.

Franz Kafka

1 commentaire sur “Opération fleur de Lys

  1. Bon voyage ! Ce que nous avons du abandonner tu vas le faire avec ta famille alors je suis de tout cœur avec toi ! Et puis nous devrions continuer nos allers retours au Québec régulierement alors je ne te dis pas adieu mais à très bientôt !

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