Dix-sept ans d’écriture : le bilan

Ah, les bilans ! En général, on les publie en début ou en fin d’année, pas au beau milieu du mois de mai. Oui, mais il se trouve que d’ici une semaine, ce sera mon anniversaire, changement de dizaine, mon bide enfle alors que mes cheveux s’enfuient (ou comme le chantent les cowboys fringants : “la trentaine, la bedaine, les morveux, l’hypothèque” – mais avec dix ans de plus) et puis, j’ai besoin d’alimenter mon nouveau site Internet. J’ai toujours trouvé présomptueux d’écrire sur soi. je veux dire, ça va intéresser qui ? Mais à un moment, il faut assumer. Après tout, je publie ces lignes sur un site qui porte mon nom.

En réalité, mon statut d’écrivain va franchir un nouveau cap très bientôt (ouh le méchant teasing) et plusieurs nouvelles (Thierry Di Rollo annonce qu’il arrête d’écrire. Ce nom ne dira malheureusement rien au grand public, et c’est un tort) et articles récents (pour en savoir plus sur la rémunération des auteurs / autrices) m’ont donné envie de vous parler de la condition de l’écrivain.e. Beaucoup de gens écrivent, certain.es espèrent publier, c’est pourquoi je trouve qu’il est intéressant de partager ma modeste expérience.

Jack Torrance aussi rêvait de devenir écrivain.

Contrairement à ce que le titre de mon article indique, j’écris depuis bien plus que dix-sept ans. Pourquoi choisir cette date, dans ce cas ? Parce qu’il y a dix-sept ans, je me lançais dans l’écriture de mon premier roman. Jusqu’alors, j’écrivais des nouvelles mal fichues, des poèmes difformes, des bribes de trucs jamais achevés, et si j’avais tout de même terminé une novella de SF peu originale et maladroite tant sur le fond que sur la forme, c’était la première fois que j’envisageais un projet aussi ambitieux, et que j’osais me considérer comme un véritable écrivain. Avec dans un coin de ma tête, l’idée d’en faire un jour mon métier.

Avançons dans le temps et résumons la suite. (ce qu’on appelle une ellipse) Qu’est devenu ce roman ? rien, ou presque. Si peu. Je n’en ai pas honte, il avait ses qualités, mais il avait aussi ses défauts. Disons qu’il aurait mérité un gros travail éditorial. Ce travail, aucun éditeur n’a voulu prendre le temps de le faire. Sa notoriété s’est donc restreinte au cercle familial. Un échec ? Oui et non.
Oui, parce qu’une fois fini, je me sentais démuni et un peu con, et surtout très lucide quant au fait que ma carrière d’écrivain ne décollerait pas tout de suite. Voire qu’elle ne décollerait jamais. Non, parce que je l’avais quand même terminé et que ce n’est pas rien, de terminer un roman.

Alors, que s’est-il passé ensuite ? La dépression, les échecs ressassés, les erreurs de trajectoire, des belles rencontres, des moins heureuses, des peines, des joies. Des failles plus profondes dans un ego déjà blessé. Soyez conscient.es, jeunes auteurs, des conséquences que peut avoir le mot “FIN”. Il est commun de dire qu’écrire pour soi a des vertus psychologiques. C’est une réalité. Mais écrire dans l’optique d’être lu et publié, c’est une autre histoire. A ce niveau, l’échec peut être destructeur. Si vous êtes hypersensible, comme bmoi, préparez vous au choc frontal. Il y eut aussi de bons moments, la construction d’une famille et l’apprentissage du métier d’infirmier. J’ai continué à écrire, un second roman (Le syndrome d’Icare) refusé de partout, puis un troisième (Carnage 2.0), rejeté également. Chaque refus était un affront personnel, un coup de poing dans le ventre. A d’innombrables reprises, j’ai affirmé à mon entourage que j’arrêtais, que plus jamais je ne taperai de mots sur mon clavier, ni ne raturerai de pages blanches. Quelque part au fond de moi, une voix me poussait à continuer, à me battre, à y croire, tandis qu’une autre se moquait et affirmait qu’il était temps de cesser de se faire du mal. Si l’on est pas bon à quelque chose, le mieux à faire est de renoncer. Mais mon désir de vengeance était trop puissant (je vous expliquerai peut-être dans un prochain article ce qui a motivé mon besoin d’écriture). Et puis j’ai été publié dans Le Monde sur deux colonnes. C’était un texte à propos du métier d’infirmier, dont le succès, à l’époque, m’a décontenancé, (Vous pouvez le lire ici) mais aussi laissé penser que je devais continuer.

J’ai finalement été publié. Sans cela, vous ne liriez pas cet article. Il y a dix-sept ans, on était en 2002. Ma première publication, une nouvelle d’horreur intitulée La maison noire, écrite sous pseudo, a eu lieu en 2014. Soit douze ans d’échecs, de doutes, de torture mentale. Je n’ai pas été publié chez Gallimard ou Flammarion, hein. Ce texte est sorti dans un petit recueil, en compagnie de quatre autres textes courts (aux éditions Otherlands), réservé à une audience minime, mais pour moi, c’était comme si je venais de remporter le superbowl. Je savais que c’était un succès relatif, mais il balisait mon chemin. Il me montrait que j’étais sur la bonne voie et me permettait d’espérer que d’autres textes suivraient.

La maison noire, ma première publication, dans un recueil horrifique (éditions Otherlands).

J’avais raison. La maison noire fut suivie d’une vague de publications improbable. Après douze ans de traversée du désert, c’était comme de plonger dans un lac d’une eau pure et fraîche. Trois années de folle production ont suivi, pendant lesquelles j’ai écrit au rythme de dix à douze nouvelles par an, auxquelles il faut ajouter trois romans et un grand nombre d’articles, de chroniques et de statuts Facebook plus ou moins inspirés. J’ai rencontré alors (IRL ou en virtuel) de nombreuses personnes passionnées et enthousiastes dont beaucoup sont devenues des amis. Parmi eux, Nicholas Bréard qui porte à bout de bras les éditions Otherlands, Johanna Almos et Loic Lendemaine, Lilian Ronchaud, Patrice Quélard, et tant d’autres.

Cette production prolifique aboutit à la création puis à la parution de mon premier (et à ce jour, unique) recueil de nouvelles : Aux douze coups de minuit. J’avais choisi le titre en référence à Stephen King (Minuit I et Minuit II) sans savoir qu’un jeu télé s’appelait comme ça. Comme je ne regarde pas, je ne connaissais pas. Tant pis.

D’un commun accord avec Nicholas Bréard, nous avons sorti une nouvelle édition de ce recueil il y a moins d’un mois, agrémentée de quatre textes libres de droit et d’un inédit. J’aurais peut-être pu tenter de vendre ces récits ailleurs, mais étant donné le faible intérêt des lecteurs Français pour le genre, du faible intérêt des “gros” éditeurs pour mes nouvelles (Bifrost a rejeté tous mes textes et n’a même pas daigné répondre à mon dernier envoi) et du profond respect que j’ai pour Nicholas, j’ai préféré rester fidèle à Otherlands. On en vendra sans doute peu, mais le livre est splendide.

Cette période faste culmina avec mon quart d’heure de gloire. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque les éditions La Volte me demandèrent d’écrire un récit pour leur nouvelle anthologie, qui prendrait pour thème le monde du travail ! Je me sentais honoré, mais je me demandais aussi si j’en serais capable. On me donnait ma chance, mais je l’ai vu comme un test. Jusque là, j’avais écrit ce que je voulais, comme je le voulais, et sans faire injure aux anthologies auxquelles j’avais participé, elles étaient menées par de jeunes maisons d’édition qui avaient besoin de textes inédits pour se lancer. Avec La Volte, c’était une autre dimension. Je flippais en voyant défiler les noms d’Alain Damasio, Catherine Dufour, LL Kloetzer, Léo Henry & co, la fine fleur de la SF Française. je me sentais comme un imposteur. Mais je me suis dit que l’essentiel était de se faire plaisir et de ne pas trop se prendre la tête. Je suis content de mon texte, Vertigeo, dont j’ai bossé la dernière partie en suivant les suggestions judicieuses de Anne Adam et de Mathias Echenay. Ce travail m’a en outre appris beaucoup sur une facette que je ne maîtrisais pas, celle du professionnalisme et de la réalité du monde éditorial.

L’aboutissement de ce succès – relatif – fut la publication de mon premier roman. Enfin. Publier un roman avait toujours été mon objectif ultime, le rêve que je poursuivais avec abnégation, persévérance et ce qu’il faut de folie et de phases de découragement depuis 2002. En 2016, d’abord exclusivement en numérique, Stalingrad sortait dans l’anonymat le plus complet. A ma grande surprise, le roman remporta le prix Masterton et fut publié dans la foulée en version papier. Dire que ce prix changea ma vie serait exagéré. Mais il modifia tout de même beaucoup de choses, d’abord l’image que j’avais de moi-même, et en me permettant de me libérer de certains démons, il allégea mon écriture de nombreuses scories. Sans compter qu’il développe un personnage et un univers esquissés dans d’autres nouvelles, qui sert de base à ce que j’espère être mon renouveau.

Stalingrad, premier roman publié, aux éditions L’ivre-Book. Couverture de Vael Cat.

La même année, les éditions Naoh publiaient Le Syndrome d’Icare, le second roman que j’avais écrit, retravaillé à de nombreuses reprises pendant plus de dix ans. Avec ce roman trash qui se passe dans le milieu des free parties, je quittais les univers imaginaires et je me libérais d’autres fardeaux personnels. Je n’ai jamais triché, dans mon écriture. On m’a souvent reproché d’être trop lyrique et trop expansif, d’exagérer tout, mais c’est ma manière de faire. Je suis fier du Syndrome d’Icare, même s’il en dévoile un peu trop de moi-même. J’espère qu’il ressortira chez un éditeur qui comme Naoh (qui a malheureusement fermé ses portes), n’aura pas peur de sa noirceur et parviendra à assumer son hystérie désespérée.

Couverture signée Stéphane Maillard-Peretti

La suite fut un peu moins prolifique, peut-être parce que beaucoup de petites maisons d’édition mirent la clé sous la porte, qu’il y eut des drames personnels et des conflits dans le petit milieu des éditeurs indépendants. J’ai continué à publier quelques textes (le dernier en date, Olympus Mons, figure dans Les migrations du futur aux éditions Arkuiris) mais je me suis surtout concentré sur mes romans. Le dernier né, Biocide, est paru en décembre 2018 aux éditions… Otherlands. (Sans qui je ne serai décidément pas grand chose)

Conclusion

Quelle conclusion donner à ce bilan ? Bon, pas bon ? Ni l’un ni l’autre, en vérité. Je ne suis pas devenu un écrivain connu. J’ai certes dépassé la sphère familiale et privée et touché quelques lecteurs / lectrices extérieurs, mais ceux-ci restent marginaux. Je ne vis aucunement de l’écriture. Si j’additionnais la totalité de mes droits d’auteur (ceux qui ont été versés du moins), ça ne représenterait même pas un mois de salaire d’un infirmier du service public, et pourtant je n’ai pas une paie de ministre. Est-ce que je pourrais quitter mon job hospitalier ? Oui, sans doute. Pour courir les salons tous les week ends, devenir VRP de mes œuvres et de moi-même, subsister grâce au RSA et me faire traiter d’assisté (déjà que je suis fonctionnaire…). Non merci. La voie que j’ai choisie est aussi difficile que celle d’auteur à temps plein, j’aimerai avoir davantage de temps pour me consacrer à mes écrits, je regrette que le statut des auteurs soit si précaire, mais je n’ai pas envie de galérer et de ne pas boucler les fins de mois. Suis-je un méchant bourgeois ? Disons que j’aime vivre, voyager, inviter mes copains, voir ma famille et m’impliquer dans l’éducation de mes enfants. Et j’estime que l’écriture n’exige pas de sacrifier son bonheur personnel. Donc, je me présente encore comme infirmier, c’est mon statut social. Mais je n’ai plus honte d’affirmer que je suis un auteur. Je peux enfin dire sans baisser les yeux ni rougir que je suis un écrivain. Bon ou mauvais, je ne sais pas, sans doute moyen. Si j’étais vraiment bon, je n’aurais pas attendu quatorze ans avant qu’un éditeur publie mon premier roman, si j’étais mauvais on ne m’aurait pas publié du tout. Mais je me sens suffisamment légitime pour dire que oui, je suis et resterai un écrivain. Ce que je veux retenir de ces dix-sept années de quête, c’est que j’ai appris à persévérer, à ne pas baisser les bras, à ne plus renoncer. Je suis devenu une sorte de guerrier, et cette attitude déteint sur ma vie, ma personnalité et mon écriture. Je suis heureux d’avoir croisé la route de gens qui m’ont fait confiance et qui ont cru en moi. Parce que si l’écriture est une activité solitaire par nature, écrire pour être publié est un travail d’équipe. Ces dix-sept années n’ont pas toujours été drôles. Il y a eu de sales moments. Mais aussi de grandes joies. Ce sont celles-ci que je veux retenir, avec l’idée que le meilleur reste à venir. Vous en aurez la preuve très bientôt.

A suivre…

3 commentaires sur “Dix-sept ans d’écriture : le bilan

  1. Ce qu’il faut retenir c’est que, mine de rien, tu as passé pas mal de caps, avec plus ou moins de réussite ! Mais qui aujourdhui, parmi les jeunes (ou nouveaux, plutôt) auteurs peut se permettre de dire qu il vit de ses écrits ? Pour un auteur qui réussit, mille stagnent et vivotent. Alors oui, tu as raison d ‘être fier ce que tu as réussi.
    Et de mon côté c’ est une fierté aussi de te compter parmi les meneurs de notre petit groupe d auteurs chez Otherlands.
    Alors longue vie à Emmanuel Delporte, à ses écrits, et aux prochaines parutions qui viendront sans aucun doute !

  2. Ouaaaaaouuu bah déjà, en ce 21 mai Joyeux Anniversaire ! Ensuite, bon déménagement ^^.
    L’article est magnifique dans le sens où ce que tu écris, y’a une partie, je le ressens aussi ou je l’ai ressenti. Un grand merci aux Editions Otherlands. et ne lâcheeeeee jamais ! 🙂

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