whisky, chips & pâtes discount

J’installe le respirateur de transport sur le lit, le connecte au tuyau blanc qui file vers la bouteille d’oxygène. L’écran de surveillance bipe à tout va, il règne une agitation fébrile, proche du chaos, sous les yeux clos du patient anesthésié. Il est obèse et le drap ne suffit pas à couvrir toute la surface de sa peau brunie, jaune et craquelée. Une aide-soignante me bouscule sans le faire exprès et arrange un peu le matériel afin de rendre notre équipage plus présentable, tandis que je m’affaire, minuscule abeille qui virevolte autour des machines.

Il faut emmener Monsieur X passer un scanner en urgence, parce que son état s’est dégradé brutalement. Chute de tension, tachycardie, il est en attente d’un greffe de foie vitale. Il est cirrhotique à cause de l’alcool, ses poumons sont détériorés par le tabac, il a une infection mal localisée et très grave, autant de problèmes aigus qui le mettent sur le fil du rasoir, à deux doigts de mourir. Une vie d’abus, de malbouffe, d’hygiène précaire, sans le moindre effort physique, qui dégoupille devant nous.

C’est une équipe du SMUR qui l’a extirpé de la puanteur moite de son petit logis. Pour le sortir de chez lui, il avait fallu démonter la porte d’entrée. Les voisins s’étaient plaints de l’odeur intolérable, et appelé la police avant même d’essayer de prendre de ses nouvelles. Ils auraient pu, par exemple, aller frapper à sa porte et lui demander si ça allait. Ou au moins jeter un œil à sa boîte aux lettres, histoire de voir s’il venait chercher son courrier, et se seraient peut-être inquiétés de toutes ces factures et lettres de relances qui débordaient et s’accumulaient. Mais personne ne lui parlait, il n’avait ni femme ni enfants et ne voyait plus ses parents depuis longtemps. Les ponts avaient été coupés définitivement, pour des raisons sans doute oubliées. Depuis des années, il vivait coupé du monde, souffrant en silence à quelques centimètres d’hommes et de femmes qui savaient à peine qu’il existait.

L’homme, trop gros, essoufflé au moindre effort, ne sortait plus de chez lui, sauf pour faire le plein : Alcool, chips et pâtes discount. Des bombes à retardement qu’il engloutissait avec frénésie. Avachi dans un énorme fauteuil élimé, il picolait du whisky en regardant la télévision d’un œil torve, un paquet de biscuits gras à son chevet. C’était un suicide, une autodestruction. Il ne sortait plus parce que les gens le regardaient en rigolant, dans la rue hostile. Ils le pointaient du doigt, se moquaient de lui, le gros lard, qui suait par tous ses pores en été, quand il faisait chaud ; il sentait fort, il arrivait à peine à se traîner jusqu’à la supérette, effort surhumain, et les gamins, ces sales gosses, l’insultaient en riant et lui jetaient de vieux mouchoirs roulés en boule. Ses yeux jaunes, son nez trop rouge, ses tremblements à la caisse, la monnaie qui tombait, et son humiliation, sa honte d’être si indigne de vivre, de ne pas faire partie du monde, lui étaient devenus des tares insupportables. Alors il retournait chez lui en baissant les yeux, verrouillait la porte à clé, et continuait à mourir, son pochon plein de bouteilles, fioles létales, poison délicieux. Personne ne le pleurerait, lui qui dès l’école puis le collège, se faisait racketter, lui dont les élèves populaires baissaient le pantalon et dans le cartable duquel ils crachaient, pour faire rire les jolies filles, celles avec lesquelles il ne partagerait jamais rien que des fantasmes creux. Une vie brisée, une tonne de ressentiments ; des regrets par kilos.

Les médecins suspectent maintenant une hémorragie, en plus de tout le reste ; c’est trop pour un seul malade, qui n’est encore en vie que par notre action, nos médicaments, notre matériel sophistiqué. Mes collègues préparent les dossiers, prélèvent des échantillons de sang pour le laboratoire, faxent des commandes de transfusions, pendant que je termine de préparer le patient pour le transport. Ce n’est pas simple, de déplacer quelqu’un qui respire avec un tuyau, qui est très instable, et qui pèse plus de 180 Kilos.

Surpoids, tabac, alcool, junkfood, abus en tous genres. Des problèmes un peu abstraits, évoqués dans les journaux télévisés à la fin des publicités, mangez cinq fruits et légumes par jour, faites du sport, du bla-bla que personne n’écoutait, mais qui prenait entre nos murs blancs un tout nouveau sens.

L’opposition schizophrénique entre les gros et les tops modèles anorexiques qu’on avait érigés en modèles, en icônes, nous frappait en plein visage. On pouvait se demander si notre corps nous appartenait encore, ou alors s’il n’était plus destiné qu’à nous classifier, nous coller dans un des tiroirs de la société. Avec l’avènement de la chirurgie esthétique, il était même possible de changer sa condition humaine, se refaire faire le nez ou la poitrine pour changer de statut et échapper à la fatalité génétique de l’imperfection. Ne nous avait-il même jamais appartenu, ce corps qu’on exhibait fièrement quand il correspondait au modèle et qu’on cachait quand il se révélait honteux ? Notre image, le reflet de ce que nous étions, écrasait par son importance la réalité de nos êtres, éteignait cette lumière profonde qui éclairait nos âmes.

Beaucoup de malades admis en réanimation trimballaient de sérieux antécédents de tabac et d’alcool, dans un contexte psychosocial politiquement appelé compliqué.

Pendant mes études, j’avais entendu pour la première fois ces noms de maladies au nom faussement poétiques : broncho-pneumopathie chronique obstructive, artérite oblitérante des membres inférieurs, anévrisme de l’aorte abdominale, encéphalopathie.

Je croyais que le seul risque avec le tabac, c’était le cancer. Que le seul risque avec l’alcool, c’était un accident de bagnole, faire cinq morts sur une route étroite qui tournait trop. J’avais découvert que non. Et j’avais fini par comprendre, à force de voir des hommes ou des femmes de 50 ans à qui on en aurait donné 20 de plus, à quel point l’alcool était en fait, un vrai problème ; une drogue dure, un tueur en série. Monsieur X n’était tout de même pas devenu comme ça du jour au lendemain, il avait bien dû se rendre compte de sa lente transformation en quelque chose qui n’était plus lui, une créature difforme, éponge à éthanol ; mais malgré cela, les hospitalisations répétées, les avertissements des médecins, les douleurs, les absences, les trous noirs, il avait continué à boire, à boire jusqu’à en crever.

Je me posais la question des lobbys industriels et des intérêts politiques, forcément. Pourquoi prétendre d’un côté lutter contre la drogue, et de l’autre permettre qu’un produit si dangereux, et qui coûtait vraisemblablement une fortune à la société et à la sécurité sociale du fait de ses conséquences, soit autorisé à la vente ? Derrière les discours bienveillants mettant en danger contre les drogues dures, se cachait peut-être un effroyable mensonge, une hypocrisie cynique. Comme quand dans une fête de famille, tout le monde rigole parce que le petiot a bu un verre de rouge et se met à délirer, enivré d’alcool et de la fierté de faire partie des grands.

Il faut savoir que la France est le premier consommateur d’alcool des pays de l’OCDE, avec 12,6 litres/an/habitant de plus de quinze ans.1

Mais moi, avec mon pyjama blanc, mes sabots plein de sang, ma calculette, mes ciseaux et ces stylos de toutes les couleurs qui coloraient mes doigts, je n’étais pas là pour réfléchir à tout ça. Moi, j’étais payé pour m’occuper de cet homme qui avait picolé toute sa vie et qui était en train d’en mourir. Sans me poser de questions, sans ouvrir ma gueule. Et par pitié, que je n’aille surtout pas raconter ailleurs ce que je voyais ici. Que je ne remette pas en question ces hospitalisations hors de prix, et ces greffes de foie chez des patients dont tout le monde savait qu’ils recommenceraient à picoler sitôt sortis d’affaire, tous ces efforts juste pour que l’hôpital reste au top dans les classements et touche des subventions.

On nous demande d’agir en robots et de ne surtout pas nous émouvoir de la vie de cet homme, ce gros dont tout le monde se moquait et qui au final avait contribué à faire la fortune des vendeurs d’alcool, de chips et de pâtes discount, ces hommes et ces femmes immensément riches, au teint hâlé, à la ligne fine, aux dents blanches et à l’haleine fraîche : champagne, caviar et petits fours.

1Panorama de la santé 2013 : les indicateurs de l’OCDE, éditions OCDE (2013)

2 commentaires sur “whisky, chips & pâtes discount

  1. Ah oui, l’alcool fait peur. Mon amie a enterré son papa à 55 ans, alcoolique devant l’éternel…Une autre amie va voir son papa en prison, alcoolique sous tutelle qui a bu son argent… L’état et la vie de cet homme que tu décris me font vraiment penser à un ami de la famille qu’on a enterré l’an passé à 45 ans, même descente, même problèmes, même physique. Pourtant, malgré sa piètre condition physique et sociale, il était un homme d’une grande intelligence, possédant une culture énorme, un homme érudit (quand sobre), d’une gentillesse sincère, d’une vraie générosité et d’une jovialité non feinte. Ne plus voir son grand sourire dans le village manque. Trop de pastis, trop de tabac, trop de nourriture, trop de chagrin, sa vie devenant trop lourde à porter, il décida de se tuer, mais pas avec la violence d’un suicide rapide, non, il y a des méthodes bien plus sournoises: pendant une semaine entière il n’a consommé que du pastis et des médicaments, prescrits pour lutter contre tous les maux collatéraux de son mode de vie; il est ainsi mort chez lui, pendant la nuit, seul dans son lit. C’était prévisible. Tant pis pour nous mais tant mieux pour lui, il est à présent libéré de son mal de vivre. Dont il ne voulait pas se sortir. Cependant, je ne peux m’empêcher de me questionner: oui, je comprends l’addiction, oui, je comprends le mal être profond, oui je comprends la chute libre, oui je comprends l’auto destruction, oui je comprends la faiblesse de l’esprit face aux démons intérieurs, oui je ressens de la compassion devant une vie gâchée et très triste, mais au final, n’est-ce pas qu’une question de choix? On choisit toujours. Capituler, se laisser couler, s’adonner à ses démons au lieu de les maîtriser, n’est ce pas de la lâcheté, la voie facile? N’est ce pas aussi très égoïste quand on crée ainsi la tristesse autour de soi, à cause des mauvais choix que les autres doivent subir? Ou est-ce vraiment une maladie psy et dans ce cas la simple volonté n’y peut rien? Je ne porte là aucun jugement, j’essaie simplement de comprendre. Ton patient a-t-il été sauvé? Le voulait-il vraiment? Et puis à coté, quand tu es confronté à la mort précoce de personnes qui ont pourtant vécu sainement, ou pire celle d’enfants, on ne peut qu’avoir envie de les secouer: mais pourquoi foutez-vous votre santé en l’air quand vous aviez au départ la grande chance d’en avoir une parfaite? Excuse pour ce long comm mais ton texte m’a interpellée.

  2. je suis IDE en réanimation polyvalente aussi depuis presque 8 ans, j’ai commencé en sortant du DE, et au déchocage également. j’ai les mêmes questionnements que toi, il y a tellement de vrai dans tout ce que tu écris! (et je n’ai encore lu que 3 chroniques infirmières). c’est formidablement bien écrit, et ça fait plaisir de lire ce que tu vis et penses. si tout le monde pouvait être conscient de ce qu’on voit et fait tous les jours… bravo collègue !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.