Le bruit des larmes

   Il me prend dans ses bras, comme ça, spontanément. Il sent le tabac froid, et peut-être bien l’alcool fort. Il me serre et ne me lâche plus. Je ne m’y attendais pas, je ne sais pas ce que je dois faire. Je n’ai aucune idée de ce que je pourrai dire ; est-ce qu’il y a quoi que ce soit à dire, de toute façon ? Alors je le serre en retour. Sa veste de cuir noir usée jusqu’à la corde, pressée contre mon pyjama blanc, dessine un contraste déchirant. Je serre son épaule, et il s’écarte finalement un peu, et me fixe de ses yeux bleus noyés de larmes. Il paraît que la composition des larmes n’est pas la même selon qu’elles soient de joie ou de peine, mais en cet instant, ce n’est qu’un détail sans intérêt. Je sais que jamais je n’oublierai ce regard, ni ce moment. Cet homme souffre et je ne peux rien pour lui ; mais on avait pourtant tout fait, tout tenté.

   Lorsque je m’étais rendu en salle d’attente, je voulais simplement l’informer que le médecin allait venir le voir, et je ne voulais rien lui dire de plus. Je suis infirmier, et je n’ai pas le pouvoir d’énoncer un diagnostic ou un pronostic médical, même quand celui-ci est limpide. Oui, je bottais en touche, je n’arrivais pas à prendre sur moi et à lui annoncer la nouvelle redoutée.

   Non, sa femme n’était pas encore morte ; mais c’était tout comme. Une question de minutes. Intubée, sous respirateur, son cœur agonisant ne battait encore un peu que grâce à l’effet surpuissant des catécholamines, qui lui étaient injectés à des doses extrêmes, hallucinantes. Tout était arrivé si brutalement qu’on la gardait encore un peu en vie tant bien que mal, simplement pour permettre à ses proches de lui dire au revoir, bien qu’elle fut incapable d’entendre, plongée dans le coma.

   Le mari, cet homme qui me regardait maintenant en hurlant sans bruit, ravagé par les larmes, avait amené sa femme aux urgences deux heures auparavant. 120 minutes plus tôt, ils étaient venus à pied. Ils étaient en train de se promener dans la rue, lorsqu’elle s’était plainte, d’un seul coup, d’une très grande douleur au mollet gauche. Une douleur insoutenable, et le mollet était rouge, enflé. Avant de franchir l’accueil des urgences, elle s’était sentie très essoufflée, beaucoup trop, d’un seul coup, elle n’arrivait plus à respirer. Elle était tombée tête la première dans le hall des urgences, installée sur un brancard et emmenée à toute vitesse dans un box pour y être intubée. Le scanner avait confirmé le diagnostic d’embolie pulmonaire, consécutif à une phlébite.

   La patiente nous avait été adressée immédiatement en réanimation, et avait fait un premier arrêt cardiaque. On était rentrés dans la chambre avec une de mes collègues qui pratiquait le massage cardiaque à califourchon sur le lit. Deux heures d’un combat acharné, sans répit, à s’activer, à poser des cathéters, à perfuser les médicaments les plus puissants, les plus efficaces. Nous avions cru gagner, à un moment, lorsque la pression artérielle s’était stabilisée. Mais elle avait alors fait un deuxième arrêt cardiaque, et nous ne maîtrisions plus rien. La situation était désespérée.

   On nous avait informés que le mari attendait dans la salle d’attente, et qu’il n’en pouvait plus de ne pas savoir, il voulait des nouvelles, il allait finir par casser la porte pour entrer, si personne ne venait le voir. Et donc, pendant que mes collègues arrangeaient un peu le lit, la chambre, pour effacer les stigmates de la bataille qui avait fait rage, donner l’impression que tout était calme, que ça n’avait pas été la guerre, camoufler le sang et masquer l’odeur de sueur rance, j’étais allé trouver le mari, et je voulais lui demander d’attendre un peu, que le médecin allait venir, mais que les nouvelles n’étaient pas bonnes. Je n’arrivais pas à le regarder dans les yeux. Pour nous aussi, tout avait été trop vite, comme un mauvais film qui serait passé en accéléré. Sauf que c’était la réalité, et qu’elle était dégueulasse. J’avais baragouiné que le docteur venait lui expliquer la situation, et j’avais fait mine de partir, de m’enfuir, parce que je ne savais pas si j’allais supporter d’infliger à cet homme une nouvelle qui le hanterait probablement pour le reste de sa vie. Messager du malheur le plus sombre…

   Mais alors que je tournais les talons, il m’avait retenu par le poignet. L’avait serré, un peu trop fort. Pas pour me faire mal, mais parce qu’il était désespéré. 120 minutes plus tôt, il marchait dans la rue avec sa femme. Il m’implorait, il voulait savoir. Nous étions seuls, tous les deux dans ce hall d’attente si froid, si triste, et je le voyais chuter devant moi, s’agrippant à mon poignet comme un naufragé. Alors je m’étais retourné, je m’étais mis en face de lui, lui avait pris la main, et dans les yeux, m’efforçant de cacher mon émotion, je lui avais dit :

   — On a fait tout ce qu’on a pu, absolument tout. Mais elle est arrivée dans un état critique. Et en fait, c’était déjà trop tard.

    Il m’avait serré la main en retour, fort, et je le vois encore aujourd’hui, me lançant, presque comme un défi :

    — Allez, dites-le.

   Je ne répondais rien.

    — Dites-le-moi ; c’est fini, c’est ça !

   Et je lui disais, yeux dans les yeux :

   — Oui, c’est fini. Elle tient encore avec nos médicaments, pour que vous alliez la voir une dernière fois. Mais c’est terminé. Elle va mourir. Je suis désolé.

   Désolé. Oui, je l’étais, plus que je ne l’aurai voulu. On prend du recul, on ne transfère pas, on ne s’attache pas à nos malades. Des trucs qu’on nous apprend à l’école, en nous demandant d’y croire. A raison, d’ailleurs, parce qu’on ne peut pas soigner l’autre si l’on se prend tout en pleine face, si nous laissons le bruit des larmes nous assourdir. Sauf que nous sommes humains, et que c’est parfois impossible. Parfois, les situations nous dépassent.

   C’est à ce moment-là qu’il s’était écroulé dans mes bras, si faible, si petit en cet instant, détruit comme un château de cartes par le vent, et j’avais répondu à son étreinte. Je l’avais accompagné jusqu’à l’entrée de la chambre, et je n’avais plus de mots, pas plus que mes collègues. Plus rien à dire. Il s’était avancé jusqu’au lit et avait pris la main de sa femme, et était tombé à genoux. Les quelques mètres depuis le hall d’accueil lui avaient coûté dix ans.

   Je l’avais laissé là, lui disant que nous étions là s’il avait besoin de nous, et puis j’étais parti en chancelant, jusqu’aux toilettes du personnel, et là j’avais pleuré. Je n’ai pas honte de le dire. Je n’avais pas été capable d’aller voir leur fille, qui s’était présentée quelques minutes plus tard. Je m’étais contenté de ses cris, qui avaient dépassé la porte close et recouvert tout le service d’une consternation sans nom.

   Depuis ce jour, dès que je suis heureux ou triste, mes yeux se remplissent de larmes, sans que je n’y puisse rien, sans que je le veuille. Depuis ce jour, j’ai compris qu’il faut vivre, vivre sans tricher, sans se planquer. Vivre en donnant tout, et profiter de chaque instant. Parce qu’à tout instant, la vie peut reprendre tout ce qu’elle a donné, sans préavis.

Depuis ce jour, je pense comme une obsession à ce poème de Pierre de Ronsard, Sonnets pour Hélène, composé en 1587, en me disant que moi aussi, il serait sans doute temps que je m’occupe de ma propre vie.

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant :
« Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle ! »

Lors, vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de Ronsard ne s’aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.

Je serais sous la terre, et, fantôme sans os,
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos ;
Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.


1 commentaire sur “Le bruit des larmes

  1. Je n’ai jamais ose te demander pourquoi tu n’ecrivais pas de chroniques sur ton metier d’infirmier en reanimation. A travers tes mots que je lis aujourd’hui, je realise la douleur a laquelle tu es probablement confronte au quotidien et je reconnais cette sincerite d’ecriture qui n’appartient qu’a toi…
    Bouleversant.

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